Ecrit
par Nicolas Pariset
- extrait de gobages.com
L'éthique
du pecheur à la mouche.
Un tour d'horizon autour du nokill dans
cet article rédigé en 2000. L'auteur
présente les éléments de
base pour relâcher un poisson dans de
bonnes conditions.
Quels poissons ?
Les poissons qu'il faut relâcher sont
les poissons de sport, c'est à dire les
gros carnassiers (sandre, brochet) et les poissons
de première catégorie (truite
et ombre), ainsi que les migrateurs.
Pourquoi ceux là
en priorité?
Car c'est sur eux que pèse la pression
de pêche la plus forte ; car leur reproduction
est moins efficace que celle des autres espèces
(poissons blancs notamment) ; car ayant bon
goût les autres pêcheurs ont tendance
à les tuer systématiquement (ce
qui, avec les tailles de capture francaises,
équivaut souvent à tuer un individu
ne s'étant jamais reproduit) ; car l'impact
des prélèvements humains est très
sensible sur ces espèces.
Un exemple: une gravière
à ombre bien peuplée (mettons
15 individus) visitée par un pêcheur
peu scrupuleux (on dit aussi "viandard").
En pêchant aux larves ou en nymphe, il
peut arriver à mettre au sec son quota
(10 poissons en général !!) en
une petite matinée. Et il faudra attendre
plusieurs années avant que la population
retrouve son équilibre.
J'ai vécu cette expérience sur
la Maronne (Corrèze).
L'ombre,
un poisson méconnu du grand public, et
particulièrement sensible aux prélèvements.
Historique
La pêche a toujours été
une activité prédatrice. Le pêcheur,
comme le chasseur, ne pratiquait son activité
que pour se nourrir. Il utilisait pour cela
les techniques lui permettant de rapporter le
plus de nourriture possible à sa famille,
sa tribu ou son clan. Heureusement, les temps
ont changé et les hommes n'ont plus besoin
de chasser ou de pêcher pour se nourrir.
Cependant, ces activités n'ont pas disparu.
Pourquoi les pratique-t-on, alors ?
Pour le plaisir, bien sûr ! Malgré
tout, de nombreux pêcheurs de loisir continuèrent,
et continuent encore, à garder leurs
poissons. C'est dans la seconde moitié
du XXème siècle que des pêcheurs
à la mouche américains inventèrent
le "catch and release" (prendre
et relâcher). Ils en avaient assez de
tuer les poissons qui leur donnaient tant de
plaisir. Comme l'expliquait l'un d'eux, Lee
Wulff, "un golfeur ne mange pas ses balles
de golf". Il en serait désormais
de même pour les poissons, partenaires
de jeu du pêcheur sportif.
Une
nécessité
Le "catch and release" permet
de sauvegarder des populations de poissons sauvage
tout en continuant à les pêcher.
C'est un des principaux moyens de conserver
des parcours publics bien peuplés, malgré
un milieu dégradé et une forte
pression de pêche.
La
dégradation des milieux
L'industrialisation, le remembrement, l'intensification
de l'agriculture, le recalibrage des cours d'eau,
la présence de barrages et microcentrales
(qui empêchent les poissons d'effectuer
leurs migrations au moment du frai), la sévérité
accrue des étiages estivaux (notamment
dûe aux cultures de maïs), le salage
excessif des routes en hiver et toutes les formes
de pollution que nous connaissons ont un impact
sévère sur les populations de
poisson. Les rivières sont donc beaucoup
moins productives qu'auparavant, et le comportement
des pêcheurs, comme des autres usagers
de la rivière, doit s'y adapter.
La
modernisation des techniques, la mobilité
De plus, le progrès du matériel
de pêche (nylons, cannes en carbone, hameçons
de qualité...) et la baisse de son prix
fait du pêcheur moderne le moins doué
un prédateur d'une efficacité
bien supérieure à celle de ses
prédecesseurs. Parallèlement,
la voiture (4x4, par exemple) permet à
tous de se rendre dans les endroits les plus
reculés, ne laissant aucun autre sanctuaire
aux poissons que ceux prévus par la Loi
(les si rares et si courtes réserves).
Le
temps libre induit une plus forte demande
Avec l'allongement de la durée de la
vie, l'abaissement de l'âge des retraites,
les 35 heures (...), nous n'avons jamais eu
autant de temps libre. Nous entrons donc dans
la civilisation des loisirs, et la pêche
y tient une place croissante. Ainsi, les effectifs
et l'assiduité des pêcheurs devraient
croître (c'est vrai pour la pêche
à la mouche, moins pour d'autres techniques).
De plus en plus exigeant, le pêcheur ne
se satisfait plus de truites d'élevages
déversées dans les rivières
à la va-vite. Il souhaite prendre de
beaux poissons, nés dans la rivière.
Le
prix du poisson en supermarché ;-))
Chez "Auclou", c'est moins de 10 francs
la truite portion. Le poisson n'est plus un
produit de luxe, et il faut abandonner l'espoir
(?) de rentabiliser sa carte de pêche
en terme de poissons prélevés.
La
réglementation francaise : rigide et
inadaptée
En France, chaque pêcheur a droit à
un quota quotidien de poissons dont la taille
est supérieure à la taille légale
(la maille). Ces deux critères sont inadaptés.
Le quota, tout d'abord, est souvent de 10 par
jour, ce qui est énorme. La taille légale
ne permet pas, le plus souvent, aux truites
de se reproduire au moins une fois et elle empêche
la rivière d'avoir un stock de géniteurs
suffisant.
Il existe d'autres formes de réglementation
autorisant des prélèvements et
qui fonctionnent, par exemple aux Etats Unis.
Mais le système francais est atrocement
rigide, et les associations de pêche et
de pisciculture (APP) qui souhaiteraient innover
dans un sens moins conservateur (augmenter la
taille légale, diminuer les quotas ...)
sont rembarrées par les instances (cf.
le cas de l'APP du Lignon, dans le Forez).
Seules des études scientifiques longues
et coûteuses peuvent permettre de proposer
une gestion adaptée à la rivière
considérée, mais il n'est pas
normal que les initiatives progressistes prisent
par les APP (cf le Lignon) soient barrées
au profit d'une gestion qui a fait la preuve
de son inefficacité.
Face à tout cela, il est donc de la responsabilité
du pêcheur de relâcher les poissons
qu'il prend.
Comment
le pratiquer. Les précautions à
prendre
Relâcher un poisson, c'est bien. S'assurer
qu'il pourra repartir dans de bonnes conditions,
c'est mieux. Si la pratique du "nokill"
se généralise, elle ne pourra
rester rentable pour le milieu que si les pêcheurs
traitent leur prise avec respect. Sinon, le
nombre de poissons décédés
à la suite d'une capture deviendra trop
important.
En
pêchant à la mouche, on limite
le plus gros risque : l'engammage profond. En
effet les poissons n'avalent jamais très
profondément les mouches (sauf dans certaines
techniques particulières pratiquées
en lac, comme le booby), et le poisson est le
plus souvent piqué au bord des lèvres,
dans le cartilage. Il ne faut cependant pas
faire n'importe quoi :
Ne
pas serrer le poisson, car cela peut
provoquer des lésions internes plus ou
moins bénignes qui peuvent avoir pour
conséquences la mort du poisson, même
plusieurs jours plus tard. Dans le milieu naturel,
un animal blessé même légèrement
est souvent condamné. Dans le même
ordre d'idée, on essayera de ne pas sortir
le poisson de l'eau, le relacher le plus vite
possible, le toucher le moins possible, abréger
le "combat" avec le poisson.
Pour
faciliter les choses, on peut écraser
les ardillons des hamecons, utiliser une épuisette
à maille soudées (pour ne pas
fendre les nageoires du poisson), utiliser des
dégorgeoirs spéciaux comme les
ketchum release (qui sont scandaleusement
chers). De toute facon, au cas où votre
mouche serait trop difficile à décrocher,
coupez le fil. La mouche se dégradera
toute seule, attaquée par l'eau et par
les sucs secrétés par le poisson.
Certains pêcheurs recommandent de se mouiller
les mains avant de saisir le poisson afin de
ne pas lui retirer son mucus protecteur, mais
il semble en fait qu'il soit préférable
d'avoir les mains sèches. En effet, la
quantité de mucus retirée est
négligeable (des études américaines
très sérieuses ont eu lieu sur
le sujet) et le fait d'avoir les mains sèches
donne une meilleure prise en main du poisson,
ce qui permet de le relacher plus vite et en
le serrant moins.
Une belle truite fario qui va bientôt
retrouver son élément...
Les
limites du no kill
Des
comportements irresponsables
Le fait de relâcher ses poissons peut
donner à la capture un caractère
anodin. Mais n'oublions pas que, une proportion
de poissons relachés mourra, quelles
que soient les précautions prises.
Ainsi, il n'est pas responsable de s'acharner
sur des poissons que l'on sait vulnérables
sous le prétexte que l'on pêche
en "no-kill". La pêche
systématique des ombres au début
du printemps (au moment de leur frai) , lorsque
ce poisson est à la fois le plus mordeur
et le plus fragile, en est une illustration.
De la même façon, on a vu naître
récemment aux Etats Unis l'idée
d'un nombre maximal de poissons que le pêcheur
serait autorisé à relâcher.
En effet, comme un pêcheur qui ne garde
pas ses poissons en tue malgré lui une
certaine proportion, il semblerait logique que
cette proportion soit prise en compte dans la
réglementation. Mais on touche là
à des subtilités dont nous sommes
encore bien éloignés en France.
Le no kill ne peut pas tout
On ne peut pratiquer le "catch and
release" que si la rivière
est dans un état compatible avec la survie
des poissons. Autrement dit, cette méthode
de gestion ne se suffit pas à elle même.
Pour qu'elle soit efficace, il faut que la rivière
soit en suffisament bonne santé pour
que le facteur limitant le développement
normal de sa population soit la pression de
pêche. Il faut donc que le frai soit correct,
que la pollution ne soit pas excessive, que
l'habitat ne soit pas trop dégradé
(i.e: qu'il y ait suffisament de caches pour
les truites par exemple)... Bref, le nokill
ne fera pas d'un égout une rivière
à truite. Il peut en revanche avoir des
effets incroyables sur des parcours qui étaient
considérées comme médiocres. |